Durant 1h07, elle est Sagan. Seule en scène, Caroline Loeb devient l’auteure de Bonjour Tristesse. Elle la montre, la raconte, la fait renaître sous les yeux de spectateurs bluffés, embarqués, fascinés. La réussite de cette prouesse tient au fait que Loeb ne mime pas Sagan. Caroline est plutôt habitée par Françoise. Deux femmes aux vies différentes, mais aux nombreux points communs. À commencer par l’amour pour la littérature, une attirance pour les gens d’esprit, sans oublier un goût immodéré pour la vie la nuit. D’ailleurs, si Loeb n’a jamais rencontré Sagan, Caroline a déjà croisé Françoise en soirées au Palace… Créée par Caroline Loeb en 2016, au Théâtre du Marais, la pièce Françoise par Sagan a depuis été jouée plus de 500 fois en France, mais aussi en Belgique, en Suisse, à Londres, Marrakech, Hong Kong, Singapour, Tahiti, jusqu’aux Etats-Unis… en langue française et anglaise. « C’est mon tube de théâtre », s’amuse à dire Caroline Loeb. Un spectacle intemporel qui tourne toujours, continue de trouver son public, si bien qu’il vient d’investir le Théâtre de Poche Montparnasse jusqu’au 12 avril 2026.

Coup de foudre et coup de théâtre

« L’idée de cette pièce est née en lisant Je ne renie rien (éditions Stock), un recueil d'interviews de Françoise Sagan, que l’on m’a offert », explique Caroline Loeb. Elle découvre alors une femme libre, pudique, lucide, drôle, parfois féroce, « à la pensée profonde », qui tranche avec sa réputation de mondaine, joueuse, flambeuse… C’est le coup de foudre pour des mots, un style, une personnalité, doublé d’un coup de théâtre, car Caroline Loeb sent et sait vite qu’elle peut transformer les entretiens en monologue. « Le plus difficile, reconnaît-elle, a été de couper dans ce texte, sélectionner des passages, faire des choix. » Elle s’y colle quand même et parvient avec habileté, subtilité, à garder le saisissant, le déroutant, l’émouvant, l’amusant, bref le touchant. Un exemple : « Quand j’ai dit chez moi que j’étais écrivain, ma mère a répondu ‘ tu ferais mieux d’être à l’heure pour le diner ’ (…) et mon père a éclaté de rire… » Un autre : « On ne sait jamais ce que le passé nous réserve... » Caroline Loeb parle de « fulgurance », d’une « évidence » : « Je me suis reconnue à mort en elle ! » Et ce, même si elle n’est pas toujours d’accord avec tous les propos de l’écrivaine. À l’instar de : « Sans mensonge, il n’y a rien… » Un parti pris qui invite à la réflexion, « si bien qu’au fil du temps, je me suis dit ‘ pourquoi pas ’… »

« Une pensée en mouvement »

L’intime. C’est ce qui a guidé Caroline Loeb à s’emparer de « la » Sagan, ses doutes, ses maux, ses contradictions aussi parfois. « C’est en essayant d'être le plus sincère possible, que je suis arrivée à une forme de communion avec elle », détaille l’actrice. Elle évoque « une pensée en mouvement », mais aussi « beaucoup d’élégance et de finesse, même pour parler de la mort ». Quant à la notoriété, lorsque Loeb cite Sagan, c’est avec cette phrase : « J'ai mis le masque de ma légende et elle a cessé de me déranger. » Plus que jamais les deux femmes sont « en phase ». Car si Bonjour Tristesse colle à la peau de Sagan, la chanson C’est la ouate – tube de 1986 – reste la principale référence à laquelle on associe Caroline Loeb, qui a pourtant débuté sa carrière, en 1978, avec le théâtre, sans oublier ses premiers rôles au cinéma chez Jean Eustache, Jacques Demy ou encore James Ivory… Auteure, parolière, elle s’illustre également dans la mise en scène depuis les années 1990. « J’ai toujours vu l’art comme essentiel et il m’a toujours sauvée », confie cette fan du cinéma d’Ozu, capable de pleurer pour Les Éphémères d’Ariane Mnouchkine.

Perruque blonde et corps recroquevillé

« Certains viennent voir le spectacle plusieurs fois et me disent : ‘ on a rencontré Sagan ! ’ Quant à l’éditrice, la libraire, le coiffeur ou encore le fils de Françoise Sagan, ils m’ont avoué : ‘ elle était là ! ’ » Certes, l’interprétation du texte, à la fois simple, juste, sans fioriture, sans manie ni manière, y est pour beaucoup. Mais à cela s’ajoute une mise en scène signée Alex Lutz – avec la collaboration de Sophie Barjac –, qui transforme physiquement Caroline Loeb. Perruque blonde, jeu de lumières tamisées, corps un rien recroquevillé et voix placée dans les aigus : le tour est joué et le retour de Sagan, gagnant.

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Françoise par Sagan, par Caroline Loeb – mise en scène Alex Lutz, avec la collaboration de Sophie Barjac. Jusqu’au 12 avril 2026 au Théâtre de Poche Montparnasse : 75 boulevard du Montparnasse, Paris 6e – Vendredi et samedi à 21h / dimanche à 17h – Réservations : 01 45 44 50 21

Et aussi : www.theatredepoche-montparnasse.com

© Lioneel Blancafort