Paris 11e. Un fond de cour, rue Jean-Pierre Timbaud, à deux pas de la Maison des Métallos. Une petite porte à pousser, derrière laquelle des mains expertes amorcent le marouflage d’un tirage grand format d’une image réalisée par l’architecte et designer Charlotte Perriand. C’est une commande du Centre Pompidou… Bienvenue dans le labo photo La Chambre Noire, fondé par Guillaume Geneste. Une institution parisienne qui fête ses 30 ans. Les bougies seront soufflées le 27 mars 2026 à 20h30 dans une salle polyvalente de campagne, au milieu des vignes, à l’occasion de la 15e édition du Printemps photographique de Pomerol. Sur la scène : le clan Geneste – Guillaume, le père, complice de Chloé, la fille – et Guillaume Fleureau, l’associé. Un trio de tireurs d’élite, qui officient chaque jour pour le gratin de la photo. À Pomerol, ils participeront à une conférence et commenteront une projection d’images sorties du labo de la rue Jean-Pierre Timbaud. Chloé Geneste, qui fêtera, elle aussi, ses 30 ans en mars 2026, a servi de guide durant cette immersion d'1 Epok dans La Chambre Noire. Tombée – et même immortalisée ! - dans un bac de rinçage photo quand elle était petite, il y avait une certaine logique à ce que ce « bébé-labo » prenne la relève de son père. Il la forme depuis quatre ans. Quand elle lui dit « je comprends », il la reprend systématiquement : « Dis plutôt… je vois. » Le double clin d’œil d’un père à sa fille et d’un dingue de photo à l’éditeur Robert Delpire, auteur du livre « C’est de voir qu’il s’agit ».

Négatifs à sécher - © Henri Herre - Photogramme issu de la série 'Vif argentique' (2022-2024)

« J’étais capable de voir quatre à cinq films par jour… »

Gamine, Chloé Geneste voulait faire du « marketing noir et blanc ». Késako ? La contraction de deux boulots : celui de sa mère, Colette, prof de marketing, et de son père, tireur de photographies argentiques – noir et blanc – et numériques – couleur et noir et blanc –. En 2001, Guillaume Geneste, également photographe, est rejoint par Guillaume Fleureau, tireur lui aussi, mais qui n’exerce qu’en numérique. C’est avec « les deux Guillaume » que Chloé apprend chaque jour un peu plus sur la production et la reproduction d’images. Une formation sur le tas et un brin sur le tard. Car, ado, c’est plutôt vers le cinéma qu’elle s’était orientée. Et ce, dès le lycée Sophie-Germain, où de la 2nde à la Terminale, elle avait opté pour l’option cinéma. Puis, une fois à la Sorbonne, elle s’est inscrite en histoire de l’art, mais s’est vite orientée vers l’histoire du cinéma. « J’allais dans tous les festivals. J’étais capable de voir quatre à cinq films par jour », se souvient-elle. Avec une curiosité pour « les films du monde entier ». Son Master en poche, elle a tenté de se faire une place. Pas si simple. « J’ai effectué une dizaine de stages en… cinq ans ! » Salles de cinéma, festivals, production, programmation… le rythme était soutenu et les CDD se sont enchaînés. Avec un grand vide durant le Covid : « Tout s’est arrêté, car le cinéma n’était pas essentiel… » À l’issue de la pandémie, Chloé Geneste a cherché « un point d’ancrage ». « En fin de journée, je passais à La Chambre Noire et j’aidais à laver des tirages en argentique, avec une douzaine d’eaux neuves pour retirer toute trace de fixateur… » Elle est venue, revenue, puis elle a convenu que le job lui plaisait. Le duo de Guillaume s’est alors transformé en trio. Le père a accepté de transmettre à sa fille. Une passation de savoir débutée en 2022 et qui se poursuit encore aujourd’hui. Le temps long, c’est le secret de la réussite. La Chambre Noire, c’est une dizaine de tirages à la feuille en cuvette ou quatre grands formats en une journée.

Négatifs - © Henri Herre - Photogramme issu de la série 'Vif argentique' (2022-2024)

De Jacques-Henri Lartigue à Sergio Larrain, en passant par Pierre de Fenoÿl et Martine Franck

« En histoire de l’art, je ne voyais que des images finies. Aujourd’hui, je ne vois que des images en construction », explique Chloé Geneste. Une autre analyse et une autre lecture de la photo. « Au labo, j’apprends à lire un négatif, monter les zones les plus sombres, obtenir les bonnes densités, les bons contrastes… En argentique, c’est moi qui choisis. En numérique, c’est la machine. Dans les deux cas, je recherche une certaine balance, le bon équilibre. » Un travail minutieux qui demande un œil exercé, aiguisé, assuré. Et ce d’autant que les clients de La Chambre Noire sont exigeants.  Parmi eux, des conservateurs de musées, des galeristes, des éditeurs d’ouvrages et bien sûr des photographes. Guillaume Geneste est le tireur attitré des photographies de Jacques-Henri Lartigue, Sergio Larrain, Denis Roche, Pierre de Fenoÿl, Sabine Weiss, Martine Franck… sans oublier Bernard Plossu, « l’ami de la famille », qui a réalisé les photos du mariage de Colette et Guillaume Geneste. Plossu encore, avec lequel le fondateur de la Chambre Noire cosigne l’ouvrage « Plossu, d’un livre à l’autre » (éditions Marval), en librairie le 26 février 2026. « Nous allons à toutes les expos dont nous avons réalisé les tirages », poursuit Chloé Geneste. La dernière en date ? La rétrospective consacrée à la photographe Madeleine de Sinéty, au Jeu de Paume à Tours, dont La Chambre Noire a effectué l’intégralité des tirages en noir et blanc.

« À 6 ans, j’ai fait mon autoportrait à la brasserie Les Colonnes à Biarritz ! »

« Chaque matin, quand j’arrive au labo, je n’ai pas l’impression d’aller travailler. Je viens par passion », reconnaît Chloé Geneste. La photo ? Elle a essayé. Un peu. « À 6 ans, j’ai fait mon autoportrait à la brasserie Les Colonnes à Biarritz ! » Mais, aujourd’hui, elle se plaît davantage à réaliser de petits films sur son téléphone. On lui doit aussi, en 2024, un documentaire de 5 minutes intitulé « Les photos de mon père » et sélectionné, la même année, au Festival du Film de Famille à Saint-Ouen. Sur les murs de son appartement parisien, Chloé Geneste confie avoir accroché deux photos signées Plossu et une autre offerte par Martine Franck. « Il s’agit de l’ombre d’un arbre sur un mur. Une image que ma prof d’arts plastiques, en 3e, m’avait montrée. J’ai revu cette photo lors d’une visite chez Martine Franck avec mon père et je suis repartie avec ! » Depuis quelques temps, la jeune tireuse s’est aussi fixée pour mission de promouvoir sa profession, actuellement en voie d’extinction. Président de l’Association des tireurs professionnels de photographie, Guillaume Geneste rappelle que celle-ci ne compte qu’une trentaine de membres, « dont les deux tiers ne travaillent plus ». Résultat : avec sa fille, ils sont désormais mobilisés pour faire inscrire le tirage argentique sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Deux engagés volontaires pour préserver un précieux savoir-faire.

La Chambre Noire, c’est aussi PAR ICI

Une série de films consacrés au labo de la rue Jean-Pierre Timbaud est également à retrouver PAR LÀ