7 avril 2026, 9h30. Gauthier Carnéjac-Dijoux, 18 ans, prend la parole face à une vingtaine de journalistes. Il amorce ainsi la conférence de presse commune au salon EquipHotel – du 2 au 5 novembre 2026 à Paris, Porte de Versailles – et à l’ENSCI-Les Ateliers, école de design qu’il a intégrée à la rentrée 2025. Pourquoi cet honneur ? Parce qu’il a participé à un atelier de projet sur le thème de « l’hospitalité, créatrice de souvenirs ». D’octobre 2025 à janvier 2026, une douzaine d’élèves, dont lui, ont eu carte blanche pour imaginer et bâtir un livrable prêt à être développé. Le sien s’intitule « L’entre-soi », avec comme problématique de départ : « Comment se replonger dans la fraîcheur et la brume d’un matin à la campagne ? Comment se souvenir d’un moment parfait ? » Sa réponse : « Et si c’était par le biais d’un parfum ? Et, dans ce cas, quel meilleur vecteur que le rideau d’une chambre d’hôtel pour changer de la routine du traditionnel diffuseur disposé dans un lobby ?... » C’est donc un rideau en papier parfumé, dont les effluves se sentent et se ressentent dès que l’on manipule la matière, grâce au procédé de micro-encapsulation (liquide enfermé dans des microparticules), qu’il a présenté. « Le parfum microencapsulé est vaporisé par le personnel de chambre avant l’arrivée du client. Puis le parfum se libère à chaque ouverture de rideau, accompagnant ainsi l’utilisateur au réveil et au coucher », explique Gauthier Carnéjac-Dijoux. Il parle aussi d’un mouvement d’ouverture du rideau « qui libère une mémoire olfactive, mêlant parfum, geste et lumière » : « Le moment se grave par la répétition, explorant la nostalgie comme une trace sensorielle et émotionnelle des rituels quotidiens. » Le public est conquis. Ses profs aussi. Pas si mal pour celui qui, en classe de 2nde, se voyait devenir dessinateur de mangas…
Passionné par la culture japonaise
« Je suis né à Villeneuve-sur-Lot. » Gauthier Carnéjac-Dijoux débute ainsi le récit de son parcours. Comme pour ancrer son histoire, d'emblée. Telle une marque de fabrique. Il évoque ensuite son père agriculteur à Saint-Léger – village de moins de 200 habitants –, qu’il compare à un artiste, et sa mère originaire de La Réunion, dont il salue l’appétence pour les travaux manuels. Cadet d’une fratrie de quatre enfants, il s’est vite passionné pour la culture japonaise. Le déclic ? « Le jour où ma sœur m’a offert mon premier manga. J’avais 7 ans. » Si bien qu’en classe de 2nde – avec option préparatoire STD2A (science et technologies du design et des arts appliqués) au lycée polyvalent Lot et Bastides de Villeneuve-sur-Lot, il rêve de devenir dessinateur, créer des mangas, « faire de l’animation ». « Dans le cours de Mr Durand, intitulé ‘ Culture design ‘, je pensais que l’on allait parler manga, illustration et mode… » Pas du tout. Au programme, c’est plutôt Studio Nucleo et « Terra Grass Armchair », un fauteuil « vivant » à faire pousser soi-même… L’ado est bluffé. Si bien qu’il commence à cogiter, fouiner, rechercher des infos sur la Design Academy Eindhoven, l’École nationale supérieure des Arts décoratifs (Ensad), l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI-Les Ateliers)… Il confie à ses profs que c’est l’une de ces écoles qu’il souhaite intégrer après son bac. Même pas peur ! « Sur le moment, cela me paraît vertigineux, mais je veux être dans un endroit qui me challenge », explique-t-il devant un thé, au bistrot Le Paris, boulevard Richard Lenoir. En fin de 1ère comme en Terminale, sa préférence va pour l’ENSCI-Les Ateliers. Ses profs lui recommandent de postuler aussi pour d’autres écoles, d’autres formations. Et pour cause : à l’ENSCI-Les Ateliers, le numerus clausus est de 35 admis pour les cursus de Création industrielle, de 6 admis en Science et design, de 4 admis en Doubles diplômes et de 10 admis en Design textile. Bref, la sélection est rude et le concours d’entrée réputé difficile. Qu’à cela ne tienne ! Gauthier Carnéjac-Dijoux va se préparer.
Audace et prise de risque
« Il faut être curieux. » C’est l’une des clés de la réussite pour Gauthier Carnéjac-Dijoux, toujours prêt à ouvrir le capot d’une auto pour savoir ce qu’il s’y passe. Il se dit aussi « ambitieux » et « optimiste ». Il ajoute : « On n’est pas moins légitime parce que l’on vient d’un lycée pas très connu… » L’ado a du cran. Si bien que dans son dossier d’admissibilité à l’ENSCI-Les Ateliers, il va prendre le risque de présenter « 3 axes » importants de sa vie plutôt que les « 3 projets » demandés. Ses axes ? « Les relations humaines, avec l’exemple d’un projet de fresque – proposé à un concours à Bordeaux – pour que les habitants d’une ville puissent s’exprimer. Le patrimoine local, où j’ai pris un projet de cours pour lequel j’avais recyclé des bouchons de liège et du tissu vichy, trouvé sur le marché, pour en faire un sac. Et, enfin, le Japon, où je suis allé à 17 ans, durant 3 semaines, après avoir fait de nombreux petits boulots – ouvrier agricole, vendeur des fromages de ma cousine sur des marchés… – pour financer ce voyage. Une expérience que j’ai eu envie de partager à mon retour, en proposant d’organiser une exposition, une conférence, une projection de film, des ateliers autour des estampes et de la calligraphie… dans mon lycée. » Mieux encore : cet adepte de l’iaïdo – un art martial japonais - a aussi motivé les élèves pour créer 1 000 grues – oiseaux qui incarnent la longévité et la paix – en papier, à destination des malades. Pourquoi ? Parce que selon une ancienne croyance japonaise, quiconque réussit à plier 1 000 grues en origami et à les relier par un fil, se voit octroyer un vœu par les divinités. Une sorte d’incarnation du désir d’atteindre un objectif en dépit des difficultés… Aujourd’hui, au Japon, il est coutumier d’offrir 1 000 grues en papier aux patients hospitalisés, avec des vœux de guérison et de longue vie.
« J’ai abordé le concours avec le sourire, sans esprit de compétition… »
« J’étais dans mon lit quand j’ai appris, un matin, que j’étais admissible à l’ENSCI-Les Ateliers », se souvient Gauthier Carnéjac-Dijoux. Il lui reste alors un mois avant les épreuves d’admission à Paris. Ses proches comme ses profs le soutiennent plus que jamais. Et du jour J, il n’en a pas oublié une miette : « Je suis parti la veille, car j’avais 4h30 de train depuis Agen. J’ai passé la nuit dans une auberge de jeunesse, où je n’ai pas fermé l’œil ! Puis, le lendemain, j’ai abordé le concours avec le sourire, sans esprit de compétition. Je voulais profiter du moment, peu importait l’issue… J’ai passé une épreuve en équipe, suivie d’un entretien de 15 minutes. Le soir, je suis rentré en train de nuit, car j’avais cours au lycée le lendemain… » Prépa du bac obligeait. Le résultat de l’ENSCI-Les Ateliers est arrivé un mois et demi plus tard : « J’étais à la cantine. J’ai vu que j’avais 3 appels en absence… J’ai rappelé et l’on m’a dit que j’étais admis. Là, je crois que j’ai crié et j’ai couru voir mes amis et mes profs ! » Avec le recul, il s’amuse à dire : « Après ça, le bac STD2A n’était plus qu’une formalité et le permis de conduire aussi ! »
« La plus belle ville du monde »
« Je suis arrivé à Paris sans avoir vu ses musées et, donc, avec un regard différent de celles et ceux qui les connaissent déjà ou ont l’habitude d’y aller », confie Gauthier Carnéjac-Dijoux en terminant son thé. Les premiers qu’il a tenu à visiter ? « Le musée Guimet, spécialisé dans les arts asiatiques, le Palais de Tokyo et le musée des Arts décoratifs. » Domicilié à Montreuil, il connaît tout désormais des subtilités et des correspondances de « la 9 », sa ligne de métro. Ses journées se passent essentiellement à l’ENSCI-Les Ateliers – « j’y suis 10 à 12 heures par jour » -, car l’école ne ferme jamais. C’est l’une de ses singularités : les élèves peuvent utiliser les plans de travail, outils et autres machines des ateliers à toute heure du jour et de la nuit. « Paris, c’est la plus belle ville du monde », dit encore Gauthier Carnéjac-Dijoux. L’un de ses QG ? « Le Village Saint-Paul. » Quant à son passe-temps favori : « J’aime regarder les passants et tenter d’imaginer leur vie… » Enfin, l’une de ses fiertés : « En 2025, Mr Durand, mon ancien prof de ‘ Culture design ‘, m’a invité à venir présenter l’ENSCI-Les Ateliers dans le nouveau lycée où il a été muté, à Anglet. Évidemment, j’y suis allé… »




