Tout a commencé par une rencontre. Celle entre le photographe Nikos Aliagas et le biodémographe Samuel Pavard, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, également spécialiste du vieillissement. Ensemble, ils ont croisé leurs regards, réflexions et travaux sur le grand âge. Avec, d’un côté, les images prises par Nikos Aliagas sur le thème du temps qui passe. À savoir une série de portraits de personnes connues et inconnues. De l’autre, des textes du chercheur Samuel Pavard, où l’on apprend, notamment, que si la France comptait 200 centenaires en 1950, ils sont aujourd’hui près de 32 000… Le résultat ? Une exposition – à voir jusqu’au 3 janvier 2027 – où photos et mots dialoguent sur les murs du Foyer Germaine Tillion, au Musée de l’Homme, à Paris. Un projet labellisé Bicentenaire de la Photographie par le ministère de la Culture.

© Nikos Aliagas

« Le temps, ce grand sculpteur… »

Nikos Aliagas a fait le choix du noir et blanc. Un parti pris qui accentue les contrastes, souligne la profondeur d’un regard, révèle les rides… « Le temps, ce grand sculpteur », disait Marguerite Yourcenar. Cette citation figure sous le portrait – cadré serré, en grand format – d’un homme qui cache en partie son visage avec ses mains, abîmées, marquées par les années. À l’entrée de l’exposition, d’autres hommes, d’autres femmes défilent sur quatre écrans, comme autant de témoins d’une vie longue, laborieuse pour les uns, peut-être plus facile pour les autres… Certains sourient, quand d’autres pensent ou fixent l’objectif avec attention, curiosité, voire complicité. Une palette de vieux (très) beaux, immortalisés par un photographe à la fois lucide et délicat.

© Nikos Aliagas

Sommes-nous toujours à la hauteur ?

Tout au long du parcours, textes et images interrogent. Et ce aussi bien sur la relation au temps – à l’heure où une information fait le tour du monde en moins de deux heures… – que sur la place du grand âge dans notre société ou autres relations intergénérationnelles. Sommes-nous toujours à la hauteur ? Écoutons-nous suffisamment les anciens ? Et que faisons-nous de la mémoire qu’ils incarnent ?... « Nos sociétés vieillissent. Alors que nous devrions considérer ce phénomène comme une chance, pour les individus comme pour la planète, une partie du monde politique le présente comme un danger. Certes le vieillissement pose des défis. Mais pour les relever, il est essentiel de comprendre le grand âge dans sa complexité biologique, sociale et culturelle – c’est le rôle du scientifique –, mais aussi construire une représentation sensible et partagée de ce que le grand âge représente pour soi, pour ses proches et pour le bien commun – c'est le rôle de l'artiste – », explique Samuel Pavard.

© Nikos Aliagas

« Vieillir n’est pas un effacement »

L’accrochage invite à une déambulation, presqu’une flânerie, entre des images de visages, de gestes, d’expressions… Comme si chacun d’eux avait des secrets à livrer au visiteur. « Photographier les grands âges, c’est regarder le temps en face sans le juger. Des visages, des mains, des êtres qui résistent à l’apesanteur du temps, comme des oliviers plusieurs fois centenaires racontent des vies entières, des silences, des transmissions invisibles. Ils nous rappellent que vieillir n’est pas un effacement, mais une autre manière d’être au monde et une façon intime d’imprimer son empreinte comme un héritage pour celles et ceux qui viendront après », commente Nikos Aliagas. L’exposition rappelle, enfin, que les personnes âgées constituent un enjeu majeur de santé publique et de politique sociale. Avec deux représentations opposées de la vieillesse : l’heureuse, l’active, l’utile, face à l’isolée, la dépendante, la précaire… Aujourd’hui, en France, 2 millions de personnes âgées de plus de 60 ans vivent sous le seuil de pauvreté, selon le rapport annuel de l’association Les Petits Frères des pauvres.

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Exposition « Les Grands Âges », jusqu’au 3 janvier 2027 au Musée de l’Homme (Foyer Germaine Tillion) : 17 place du Trocadéro, Paris 16e – Ouvert tous les jours de 11h à 19h, sauf les mardis et les 1er janv., 1er mai, 14 juil. et 25 déc.

Et aussi : Podcast du Muséum -> Pour que nature vive / « Naître, grandir, aimer et mourir », par Samuel Pavard, à écouter ICI

© MNHN - J.-C.Domenech