« Ma cuisine me sert de bureau. Je travaille aussi beaucoup dans les cafés… » Claudine Monteil vit à Paris, à deux pas du 11 rue Schoelcher, où habitait son amie Simone de Beauvoir. Un appartement tout proche aussi du cimetière du Montparnasse, où la philosophe et romancière est enterrée aux côtés de Jean-Paul Sartre. Entre Monteil et Beauvoir, c’est une histoire de plus de vingt-cinq années d’amitié et de mobilisation pour la libération des femmes. Avec une première rencontre ratée lors du vernissage d’une exposition de dessins et d’aquarelles d’Hélène de Beauvoir – la sœur de Simone… - à la galerie René Kieffer, rue Saint-André-des-Arts, en octobre 1967, où ni l’artiste, ni la philosophe ne vont venir. À cette époque, Claudine Monteil, 17 ans, est encore au lycée Molière, dans le 16e arrondissement. Un an plus tard, alors étudiante en lettres à Nanterre, elle va croiser la route de Sartre à la Sorbonne. Puis elle va participer à une réunion du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1970, aux Beaux-Arts, où elle se rend avec la réalisatrice Marceline Loridan-Ivens – compagne de déportation de Simone Veil –. « Ces réunions, c’était un joyeux vacarme », se souvient Claudine Monteil tout en préparant du thé dans sa cuisine. Un « vacarme » qui lui plaît. Si bien qu’elle va en redemander et se faire repérer par la militante féministe Anne Zelensky, qui lui fait vite savoir que Simone de Beauvoir souhaite la voir…
L’une des plus jeunes signataires du Manifeste des 343
Fille unique, Claudine Monteil a grandi à Paris dans une famille d’universitaires, ouverts sur le monde, les cultures, les autres... Sa mère, la chimiste Josiane Serre, a dirigé l’École normale supérieure de jeunes filles. Quant à son père, le mathématicien Jean-Pierre Serre, il a reçu la médaille Fields à… 27 ans et, deux ans plus tard, il va donner son premier cours au Collège de France. « À 14 ans, j’ai choisi le russe comme 2e langue. Je rêvais d’aller de l’autre côté du mur de Berlin, car mon père avait défendu des mathématiciens russes », raconte Claudine Monteil. Adolescente, elle se voit devenir historienne ou diplomate. Mais entre ses échappées sur le campus de Princeton et ses étés passés dans l’ex-URSS – « je suis allée à Berlin-Est à 15 ans » –, sa maturité et sa connaissance de la guerre froide la propulsent d’abord comme pigiste au journal Le Monde, puis dans la diplomatie. L’autre facette de Claudine Monteil, c’est son engagement aux côtés des femmes. Elle est l’une des plus jeunes signataires du Manifeste des 343, publié le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur et qui appelle à la dépénalisation de l’avortement. Elle a gardé un exemplaire du magazine, qu’elle exhume de ses archives déployées sur la nappe orangée qui recouvre la table de sa cuisine. Entre le rouleau de Sopalin et la bouilloire.
Sept minutes de retard…
De son amitié avec Simone de Beauvoir, Claudine Monteil en a fait six livres, traduits dans des dizaines de langues, auxquels s’ajoutent une pléiade d’articles de presse. Quant à son engagement pour la cause des femmes, la diplomate sillonne encore le monde pour des rencontres, des dédicaces, des conférences et une multitude d’anecdotes. Comme celle des sept minutes de retard pour son premier rendez-vous chez « la » Beauvoir. La philosophe l’attendait à 17 heures, en calant son emploi du temps à partir d’un vieux réveil en avance de sept minutes. Personne n’avait prévenu la jeune Claudine, qui a essuyé un impressionnant : « Vous êtes en retard ! » Autre séquence qui en dit long : l’énumération des femmes avec lesquelles Claudine Monteil a échangé, lorsqu’elle poussait la porte du 11 rue Schoelcher. Évidemment, l’avocate Gisèle Halimi en faisait partie, mais l’actrice Delphine Seyrig aussi… Toute une époque, dans laquelle replonge la diplomate à chaque balade dans « son » 14e arrondissement.
Le Deuxième Sexe dans la Pléiade
Le 14 avril 2026 marque le 40e anniversaire de la mort de Simone de Beauvoir. Pour cette occasion, son livre Le Deuxième Sexe vient d’entrer dans la Pléiade. De son côté, Claudine Monteil a prévu de passer par le cimetière du Montparnasse, pour se recueillir sur la tombe de celle qu’elle appelait volontiers son « idole », lorsqu’elle fréquentait encore le lycée Molière. Celle dont elle raconte l’enterrement toujours avec beaucoup d’émotion. La vidéo ci-dessous, tournée dans la fameuse cuisine-bureau, en témoigne. Enfin, lorsque l’on demande à Claudine Monteil quel est son message aux jeunes générations, elle répond : « Vous pouvez dépasser vos rêves ! Mais, comme le disait Simone de Beauvoir, n’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis… Vous devez donc rester vigilants. »

