Série Instantanés, portraits de photographes avec autoportraits / épisode 7.

La photographe Elisa Haberer a demandé à son confrère et ami Mohamed Khalil de réaliser son portrait. Une façon de lui rendre « l’appareil », puisqu’elle avait signé le sien dans le tout premier épisode de cette série : à voir & à revoir ici.

 

 

Elle donne ses rendez-vous à L’Enoteca, un resto italien à deux pas de la Bastille. Quartier, où elle habite. Elle rentre, sourit à la serveuse, retire son manteau, commande le plat du jour à l’ardoise. Elisa Haberer n’est pas dans l’hésitation, les manies, les manières, mais dans la spontanéité, la simplicité, l’efficacité. Des qualités, dans son métier de photographe. Une profession qui n’était pas d’emblée une évidence pour cette Sud-coréenne, arrivée à Chalon-sur-Saône à l’âge de 5 mois. La preuve : gamine, elle voulait devenir archéologue. Puis, ado, c’est le cinéma qui l’attire, « après avoir vu Trois couleurs bleu de Kieslowski » et découvert les longs métrages d’André Téchiné. De Téchiné, elle aime sa façon de « montrer le non-dit ». Après son bac, son objectif était donc d’intégrer la Fémis, l’école de cinéma de la rue Francoeur à Paris. Finalement, Elisa Haberer va s’inscrire à l’Université Lumière Lyon 2, décrocher une licence d’ethnologie, puis une maîtrise de photographie et cinéma, option photo plutôt que ciné, « parce qu’avant de faire un film, il se serait passé des années, alors que la photo, c’était tout de suite ». A cette période, elle fait l’acquisition de son premier appareil : « Un Nikon FM2, avec un 50 mm, acheté d’occasion pour 2 700 francs à Lyon. » Le doctorat, pour enseigner et faire de la recherche, la tente un temps. Puis, moins… Et plus du tout lorsqu’elle s’offre « un Hasselblad à 10 000 francs, chez Carré Couleur à Lyon ». Un appareil qu’elle a et utilise toujours lorsqu’elle double ses projets perso « au format carré ».

« A Bangkok, j’ai fait de la figuration dans des sitcoms »

Si Elisa Haberer renonce à une carrière universitaire, c’est pour faire la route et des photos. En 2000, elle prend un aller, sans retour, pour Bombay. L’idée : se balader en Inde et rejoindre Sydney pour couvrir les Jeux olympiques. Elle a 22 ans, pas froid aux yeux, la « rigueur » de « trouver une photo à faire par jour et démarrer ainsi une série ». Sensible à « la narration par l’image », elle cherche à raconter une histoire. Son voyage d’un an l’emmène à Calcutta, Bangkok – « où j’ai fait de la figuration dans des sitcoms, pour gagner ma vie » -, puis elle passe par le Laos, le Cambodge, avant d’atteindre l’Australie, « où j’ai été accréditée pour suivre les Jeux… paralympiques ». A son retour en France, elle refuse que ses photos « restent dans un tiroir ». Elle va alors les montrer à Christian Caujolle, le patron de l’agence Vu, à l’occasion du festival de Perpignan, Visa pour l’image. Caujolle lui demande ce qu’elle compte faire par la suite. Elle lui répond : « Partir en Corée du Sud, qui se prépare à accueillir la Coupe du monde de foot. » Caujolle lui passe alors une commande d’images, la première pour Elisa Haberer qui, une fois de plus, va partir avec « un aller simple » et ne revenir que neuf mois plus tard.

« Le portrait, c’est une chance, une rencontre »

Elle aime le terrain, l’immersion et « l’approche du réel », comme elle dit. Si bien que, pour l’agence Corbis, elle a couvert des sujets sur les prostituées de Valparaiso, la guerre en Afghanistan, les inondations en Chine… C’est l’école du reportage, du photojournalisme. Mais Elisa Haberer ne s’enferme pas dans un « genre » d’images. Un portrait à Paris l’inspire tout autant qu’une échappée au bout du monde. « Le portrait, c’est une chance, une rencontre », dit celle qui croit davantage « à la pose de cinq minutes qu’à celle d’une heure et demi »… Ses photos se retrouvent d’ailleurs aussi bien dans les colonnes du Monde que de Paris Match, L’Equipe, du Elle ou encore du Time Magazine. A cela s’ajoute ses travaux pour des marques, des institutions tel l’Opéra national de Paris, mais aussi des projets plus personnels. A l’instar du livre Les Couleurs des tumuli, paru en 2017 aux Ateliers des Cahiers et issu de plusieurs voyages en Corée du Sud, en particulier à Gyeongju, où la photographe est née. En 2018, Elisa Haberer a repris ses études. Par besoin de prendre du recul sur son métier et par envie, aussi, de s’ouvrir à la « Direction artistique en design, communication visuelle et digitale » : c’est le nom du master qu’elle a obtenu. Autre nouveauté : elle intervient désormais à l’Université de Cergy-Pontoise, dans le cadre d’un enseignement intitulé « Sémiologie de l’image dans le journalisme ». De nouveaux horizons, de nouvelles pistes à explorer, qui l’incitent à vouloir « travailler différemment mes photos en m’autorisant des partis pris ». Quant aux virées à l’étranger, elle n’y renonce pas. Mais depuis qu’Elisa Haberer est mère de famille, elle reconnaît que son fils de 4 ans, c’est aussi « un voyage avec un aller simple ».