Série Instantanés, portraits de photographes avec autoportraits / épisode 4 .

Pour voir & revoir l’épisode 3 : c’est ici.

 

Elle reçoit à l’heure du thé. Chez elle, tout est blanc. Rien n’encombre. Rien ne surcharge. Rien n’est bruyant. Plaid sur le canapé. Coussins. Tout est fait, pensé, pour que l’on se sente bien. Une certaine idée de la simplicité, que l’on retrouve jusque dans le travail de la photographe Sylvie Becquet. Mais faut-il lui coller d’emblée l’étiquette de photographe ? Car elle a mis du temps à se sentir, se voir, se percevoir comme telle. Et ce, même si elle a manipulé un « 24 x 36 Reflex » dès l’âge de 13 ans. « J’étais pensionnaire à Lille, puis en Belgique. Je faisais les portraits de tous mes amis. Je les développais moi-même. J’ai toujours l’agrandisseur et les tirages de cette époque. » Après le lycée, elle va intégrer Saint-Luc, l’école d’arts bruxelloise. C’est un stage dans une agence de pub lilloise qui la mène « faire un shooting à Paris ». Elle a 21 ans : « Je suis arrivée dans un studio, dans le Marais, éclairé par la lumière du jour… Tout m’a plu », se souvient Sylvie Becquet. De retour à Lille, elle n’a alors qu’une envie : « Repartir… » Ses parents vont l’aider, lui donner « un petit budget », pour tenter sa chance dans la capitale.

« J’étais une assistante de rêve, car je ne voulais pas devenir photographe ! »

« Lorsque je suis venue m’installer à Paris, j’avais repéré trois numéros de studio photo dans l’annuaire. » Le premier de la liste : le studio Rouchon. « J’ai appelé. J’ai eu Mike… Il voulait me voir tout de suite. C’était un vendredi. J’y suis allée, je me suis présentée, j’ai commencé le lundi qui suivait. » C’est comme ça qu’elle est devenue assistante de photographes, tels que Bettina Rheims ou encore Nick Knight. « J’étais très disponible, j’aimais tout ce que l’on me proposait, même peindre un mur en blanc… J’étais une assistante de rêve, car je ne voulais pas devenir photographe ! » Avant un périple en Inde de trois mois, elle va croiser la route de son futur mari – le publicitaire Alexandre Wolkoff –, alors qu’elle  est assistante de plateau du photographe François Halard, sur une prise de vue pour Yves Saint Laurent. A cette même période, elle va s’offrir un « 6 x 7 Pentax » : « Je l’ai acheté pour son manche en bois », dit-elle en souriant. De son voyage en Inde, elle ne reviendra qu’avec une seule photo : «  L’image montrait des vaches sacrées, la nuit, à Bénarès… » Sur place, raconte-t-elle , « je n’osais pas sortir mon appareil ». Par peur de mettre un filtre entre elle et la réalité. « Si bien qu’en revenant à Paris, j’en étais convaincue : je n’allais pas devenir photographe. » Sauf qu’Alexandre Wolkoff lui propose de travailler sur une publicité pour Manuel Canovas, en posant un regard différent sur la déco. Elle dessine son idée – des rouleaux de papiers peints réunis tel un bouquet et retenus par du lierre -, part la concrétiser dans une cabine de plage à Deauville, fait deux photos avec son « 6 x 7 » et l’une des deux sera retenue pour la campagne de pub. La suite ? « Toujours une succession de rencontres », résume Sylvie Becquet. Elle a 25 ans quand elle fait la connaissance des créatrices de Princesse Tam Tam, qui la sollicitent d’abord pour un portrait, puis pour leur collection de lingerie. La journaliste Françoise Labro, à son tour, veut et va la faire travailler. Quant à la créatrice de mode et femme d’affaires américaine Carolyne Roehm, elle choisit Sylvie Becquet pour réaliser un premier livre sur les fleurs, au milieu des années 1990 : depuis, le duo a signé plus d’une douzaine d’ouvrages sur les jardins, la déco, l’art de vivre.

© Sylvie Becquet pour Bloom (image reprise à la Une de Beaux Arts) / creative director : Nelson Sepulveda – set designer : Christian Kleemann

« La dame de la gare du Nord »

« Je suis toujours émerveillée de tout ce qui arrive », confie Sylvie Becquet. Autrement dit : elle reste en éveil, à l’affût, curieuse, jamais blasée. Elle parle de « chance ». La chance de travailler, depuis vingt ans, avec la styliste italienne Candida Zanelli. La chance d’avoir été repérée par le directeur artistique et designer Nelson Sepulveda, qui va l’embarquer dans l’aventure de la revue Bloom. La chance d’avoir rencontré Alain Deroche, alors directeur international du groupe Hachette Filipacchi, qui va lui ouvrir les portes du Elle déco en Chine. La chance d’avoir revu « la dame de la gare du Nord » au salon du meuble à Milan : « La première fois que j’ai aperçu Pascale Mussard, alors à la tête de petit h au sein de la maison Hermès, c’était un matin à 6h30, gare du Nord. Je ne savais pas qui elle était, elle avait une allure folle, mais je n’ai pas osé lui parler. Trois ans plus tard, on me l’a présentée à Milan et je me suis immédiatement souvenue d’elle… » Aujourd’hui, Sylvie Becquet collabore avec de grandes maisons, comme Hermès, des magazines tel que AD Chine, mais elle a aussi débuté un travail personnel autour du plâtre. Le blanc, encore… Inspirée par la nature, le voyage, les ombres – « une fleur est plus jolie dans l’ombre » -, elle court 10 kilomètres une fois par semaine dans le bois de Boulogne, nourrit son compte Instagram au gré de ses escapades, de ses échappées, et à la question « quand est-elle devenue photographe ? », elle répond : « Ma famille dira depuis mes 13 ans. Moi, je dirais plutôt : peut-être depuis toujours, inconsciemment. »

 

L’histoire en plus :

J’ai rencontré Sylvie Becquet un soir de l’été 2016, dans le cadre d’un dîner orchestré par la maison Hermès, au domaine d’Ermenonville. Le chef étoilé Alain Passard était aux fourneaux, en plein air. Des dizaines de tables avaient été dressées. Personne n’était placé. On s’installait comme on voulait. En totale liberté. Je me suis assise. Sylvie Becquet était à mes côtés. On a bavardé. Et dire qu’elle avait failli ne pas venir, à cause d’une voiture en panne… Et dire que j’avais hésité à prendre place à une autre table…