« Venez dans la grange… » C’est le mot qu’ils emploient pour parler d’une partie de leur atelier parisien. Et ce mot est le bon : lorsqu’Olivier Kuntzel et Florence Deygas se sont installés rue du Poteau, en 2000, ils ont choisi une ancienne miroiterie de 400 m2, avec salle des machines au sous-sol et grange en surplomb de la Petite Ceinture. Depuis, il s’en est passé des « choses » dans cet espace fermé, planqué, peuplé d’esprits grand ouverts. A commencer par la création de nombreux génériques de films, dont celui de Catch me if you can de Spielberg. C’est également sur la longue table en bois de l’atelier, « qui sert aussi bien pour travailler que pour manger », que le tandem a donné vie à La petite robe noire de Guerlain. Résumer Kuntzel+Deygas à « un duo de créatifs » serait trop simple, trop réducteur. D’ailleurs, eux-mêmes ont du mal à se définir : « On vit sans carte de visite, car on ne sait pas quoi mettre dessus. »

« À l’époque, on nous prenait pour des ovni… »

Entre eux, tout a commencé « sur un tapis », aime rappeler Deygas. C’était en 1988 lors d’une installation vidéo à Beaubourg : Kuntzel  avait dessiné un tapis de laine, que Deygas avait animé avec des éléments graphiques. Une première collaboration entre elle, passée par les Gobelins et son Ecole de l’Image – section film d’animation -, et lui, diplômé des Arts Décoratifs de Paris. Une première association entre elle, qui rêvait de devenir danseuse quand elle était gamine, et lui, fan de dessin et fils de dessinateur. D’emblée, ils sortent des sentiers battus en flirtant avec l’image vidéo. Dès les années 1990, ils multiplient génériques, clips et spots publicitaires. Inventifs, ils font d’une simple gomme d’architecte sculptée, l’étalon de chacune de leur animation. Une gomme transformée en tampon, dont la production devra être réactivée, rien que pour eux, en Autriche. « Il nous en reste encore », dit Kuntzel en ouvrant de grands tiroirs, où se côtoient des dizaines de ces gommes rescapées d’un passé sans ordinateur. « À l’époque, on nous prenait pour des ovni », reconnaît Deygas. Mais, peu à peu, leur style, leur ton et leur mode opératoire, proche de l’artisanat et du « cousu main », font mouche. Les maisons de luxe les sollicitent. Ils font du « sérieux » tout en continuant de s’amuser. Comme, par exemple, avec la création des personnages de Caperino et Peperone  – Cap&Pep -, deux chiens existentialistes qui refont le monde dans leur vie et font la mode chez Colette.

Speakers anthropomorphes et bande-son signée Romain Turzi

Dans l’atelier parisien de Kuntzel+Deygas, on slalome entre souvenirs, bouquins, photos, partitions annotées par Satie, Encyclopédie des farces, attrapes et mystifications ou encore un exemplaire du Jazz de Matisse. « J’ai aussi, quelque part, le disque de l’orchestre Portsmouth Sinfonia, produit par Brian Eno, où chaque musicien joue d’un instrument qu’il ne maitrise pas », ajoute Kuntzel. L’immersion est totale, entre bouillon de cultures et caverne d’Ali Baba. Et c’est un bout de cet univers hors du temps, hors de tout, que les complices Kuntzel+Deygas vont présenter du 28 mai au 15 juin à la Galerie Joyce, à Paris. L’expo s’intitule Articulation, clin d’œil à cette association incessante entre objet et mouvement qui fait sens et l’essence même du duo. Dessins, affiches, tableaux dans des cadres sans vitres – « comme à l’atelier » -, joyeuse bande de speakers anthropomorphes et bande-son signée Romain Turzi vont inviter à une drôle de balade. Deygas parle d’un voyage « dans un autre pays », où l’on s’adapte à un nouveau langage, une nouvelle langue. Le tout dans une subtile « articulation » entre jeux de mots et jeux de pistes : qui les aime, les suive…

 Kuntzel+Deygas : Articulation. Du 28 mai au 15 juin, à la Galerie Joyce : 168 Galerie de Valois. Paris 1er. Lundi à Vendredi : 12h00 – 18h30. Samedi : 14h30 -19h00.