Ça démarrait bien. Très bien même. Le rendez-vous était fixé au dernier étage de La Mouette Rieuse, 17 bis rue Pavée, dans le Marais. Ici, on achète des bouquins, on boit un verre, on grignote, on rencontre des artistes, on écoute de la musique… Hier soir, dans le cadre des Soirées Walden, Emmanuel Tellier était l’invité de Nesles, chanteur et musicien à l’initiative de concerts privés dans des lieux singuliers. La mezzanine du dernier étage de la « Mouette » affichait complet. Tellier déroulait cinq titres extraits de la bande originale du film qu’il vient de consacrer à la disparition d’Everett Ruess, poète et explorateur californien, lorsqu’un hélicoptère est passé une première fois dans le ciel. Il volait bas. Tellier a plaisanté sur la présence de cet « invité surprise » que l’on apercevait à travers les baies vitrées de la mezzanine. Puis, le musicien – également journaliste – a enchaîné, présenté Cassandre Berger, qui a chanté avec lui, ainsi que le guitariste Olivier Libaux et le violoncelliste Charbel Charbel, qui les ont accompagnés. Mais l’hélico est repassé dans le ciel encore clair de Paris. Pas normal. Lorsqu’un tel engin stagne au-dessus de la capitale, c’est une sorte de signal : ça va mal… Le set de Tellier terminé, d’aucuns ont regardé en direction des baies vitrées. Ce qu’on voyait ? Un nuage de fumée, mais difficile de deviner qu’il s’échappait de Notre-Dame.

Quelque part entre Apocalypse now, Coup de tête et Barfly

Une pause a eu lieu avant la prestation de Nesles, qui faisait suite à celle de Tellier. Les fumeurs sont sortis rue Pavée. L’équipe d’1 Epok aussi, pour prendre l’air… Un air étrange, au goût de cramé, avec des passants qui commentaient une actualité chopée sur leur téléphone, avec une image, une seule : celle de Notre-Dame en feu. L’incroyable, mais vrai. L’inimaginable a eu lieu. Alors on a oublié Nesles – pas bien ça…-. On a filé vers les quais. En traversant le Marais, scène incongrue devant Eataly, où des dizaines de curieux faisaient la queue, comme si le sort de Notre-Dame n’était rien comparé à un selfie entre pizza et pasta dans le « food hall » flambant neuf, où il faut être vu… Sur les quais, Parisiens, touristes, vacanciers, tous marchaient en file indienne pour voir, pour savoir. Impossible de traverser à la hauteur du Châtelet, pas mieux au Pont Neuf et sur le Pont des Arts, un monde fou, des mines défaites, des gens sans voix. En une quinzaine de minutes, on est passé de la poésie au chaos, de l’errance de Ruess à la violence du feu. Etrange et oppressant à la fois. On a eu besoin d’un remontant. Direction Joe Allen, où l’équipe d’1 Epok a ses habitudes au comptoir. Mais, hier soir, là aussi, tout nous a paru hors du temps, hors de tout : entre l’écran de télé calé sur BFM, avec la chute de la flèche de Notre-Dame en boucle, Dominique Rocheteau – « l’Ange Vert » – qui buvait un coup au bar et cette figure vintage de la pub, prête à beaucoup pour ne pas finir la nuit seule, on était quelque part entre Apocalypse now, Coup de tête et Barfly. Y’a des soirs comme ça…

1 Epok salue la qualité des Soirées Walden, orchestrées par Florent Nesles. La prochaine est prévue le 18 avril, avec Jim Yamouridis à la Galerie Arts Factory (27 rue de Charonne, Paris 11e).