Paris, ville en vie… même à l’heure du Covid-19 / chronique n°6

Ça « poste ». Ça « like ». Ça « partage ». Ça « commente »… Par temps de « cocon »-finement, les réseaux dits « sociaux » concurrencent la télé. Chats, fleurs, bouffe, fringues, cours de gym, « tuto » de yoga, scènes de ménage ou de bricolage… c’est « Loft Story » à tous les étages. Les plus chanceux « shootent » la mer, des espaces verts, des terrasses avec vue. Se sentir moins seul en observant les autres de loin. Montrer son bureau, sa cuisine, son salon ou son balcon, comme un gosse montre ses jouets à un copain d’école.

« Ils » assurent. Ça rassure…

Ça se mobilise aussi, sur les réseaux. Pour la cause. Celle des blouses blanches. En 48 heures chrono, la maison de ventes aux enchères Piasa a récolté près de 2,5 millions d’euros en dispersant 370 lots d’artistes, designers, collectionneurs… Des hôtels accueillent des soignants, gratis. Des chefs leur font la popote. Elan de solidarité. « Ils » assurent. Ça rassure. Jusqu’au « post » de l’un qui pointe des Parisiens, démasqués, collé-serré, en short et tee-shirt, rue des Martyrs ou à Mouffetard. « Ce sont les mêmes qui font le marché le matin et applaudissent à 20 heures », ri-« poste » un autre. Quand ça nargue, ça canarde.

Masqués et gantés : juré, craché

Et puis, le meilleur pour la fin. Le « post » d’1 Epok, intitulé « Bague au doigt », a été vu près de 18 000 fois sur LinkedIn. Le suivant, « Sans famille », près de 5 000 fois. Alors ça crée des liens. Une chaîne d’info en continu veut faire un sujet. Un « grand » quotidien lui emboîte le pas. Pourquoi pas. « Nous pourrions venir vous interviewer chez vous, avec un cameraman… » Masqués et gantés : juré, craché. Témoigner pour décrire la solitude, l’impuissance, le désespoir des familles face à l’impossibilité d’accompagner mourants, puis corps morts, à cause d’un virus : banco. Sauf que la chaîne me demande de lire mon propre texte. Impossible. Impensable. Pas pour moi, la mort en direct. Odieuse audace. « Je vous rappelle… » Jamais eu de nouvelle. Idem du « grand » quotidien : « Un ami vient de me transmettre le lien vers le dernier texte de votre blog. Il est remarquable de pudeur et de profondeur. J'espère que ma demande ne va pas vous heurter, mais voilà : je travaille pour le journal à un grand récit sur les victimes du Covid (…) Je ne sais pas si votre père a été lui aussi touché par l'épidémie (…) » Non, ce n’est pas le Covid-19, c’est un cancer. Mais la souffrance de ses proches, c’est bien la faute au virus, aux gestes « barrière », au confinement… Ou de l’art de sortir du cadre et du « synopsis-vendu-au-rédac-chef ». Jamais eu de nouvelle non plus… « La guerre a son jingle / la mort a son logo / l’écran nous sert tout / et l’écrou nous serre tant / qu’on zappe et c’est égal, partout égal… zéro. » Cet extrait du titre Egal zéro, interprété en 1997 par Rodolphe Burger & Doctor L, sur un texte de Pierre Alferi, m’est tout à coup apparu d’une justesse absolue.