Paris, ville en vie… même à l’heure du Covid-19 / chronique n°5

« Recueillement avant la fermeture du cercueil. » « Fermeture du cercueil et départ. » « Crémation sans famille. » « Devenir des cendres : dépôt provisoire. » Tout un programme ainsi libellé pour un « déroulement d’obsèques », par temps de confinement. Des réjouissances de vingt minutes chrono, imprimées sur format A4. Faut se débrouiller avec tout ça. Un par un devant le corps mort. Dix minutes chacun. Faut faire vite. « On est débordés, ces temps-ci… » Parole de chauffeur-porteur de corbillard. Débordés et contaminés : l’agence des services funéraires de la Ville de Paris, avenue des Gobelins, a fermé ses portes. Tous les salariés ont chopé le Covid-19, en dépit des masques et des gants qu’ils portaient.

La vie des morts

« Silence de mort », dit-on. C’est le cas dans ce funérarium en sous-sol, du XVe arrondissement. Solitude pesante. Oppressante. Avec un « maître de cérémonie » : comme aux César. Mais pas d’aumônier dans le salon « Campra ». Personne non plus dans le « Mozart », pour aider, accompagner. Alors faut puiser dans ses souvenirs. Messes. Communion. Pardon. Camps Scouts. Parole donnée... Tout un tas de trucs en vrac qui, soudain, deviennent de précieuses bouées de sauvetage. Prier. Sans larmes. Pas le temps. Cercueil refermé. Vissé. Scellé. Soulevé. Porté. Emporté. Embarqué. Au nom d’un père… Circulez, y a plus rien à voir. C’est parti pour une ultime traversée de Paris : de l’avenue Emile Zola jusqu’au Père Lachaise. Le corbillard se barre. C’est sans doute là que démarre la vie des morts.

« Dépêchez-vous, ça ferme à 16 heures »

« Nous n’avons pas d’acte de décès à vous remettre. Car nous n’allons plus le chercher en mairie. » La faute au confinement. Encore lui. Il faudra aller récupérer la paperasse : « Dépêchez-vous, ça ferme à 16 heures. » Courir, toujours, même quand tout s’est arrêté… « Une fois à l’Etat civil, vous demanderez le bureau des décès. »

Croix blanches et tapis vert gazon

J’ai longtemps pensé que l’image la plus violente de ma vie était celle du stade de Sarajevo transformé en cimetière. J'étais en reportage avec des médecins militaires français. C’était en 1995 : la guerre de Bosnie touchait à sa fin. Aujourd’hui, le souvenir de ce stade olympique, rempli de croix blanches plantées sur un tapis vert gazon, est détrôné par le départ d’un corbillard. Une grande bagnole noire sans vitres teintées, dans un Paris déserté. Impossible d’oublier le bruit du moteur de cette drôle d’auto, qui a emmené mon père, à vive allure, vers une « crémation sans famille » et un « dépôt provisoire ». Un spectacle inédit, cruel, brutal, face auquel nous étions seuls, muets, impuissants, mon frère et moi. Cabossés, pour longtemps.