Arnaud Maurières & Eric Ossart / Isla de Mezcala,
Mexique - © Joëlle-Caroline Mayer & Gilles Le Scanff

Le premier jardin public qu’ils ont réalisé ? C’est la roseraie de l’évêché à Blois. C’était en 1991. Jack Lang est alors maire de la Ville et il cherche à métamorphoser une prairie qui surplombe la Loire. Il sollicite Arnaud Maurières et Éric Ossart, paysagistes et jardiniers. Le duo accepte la mission. Une sorte de défi, « car nous n’aimons pas les roses ». Qu’à cela ne tienne ! Ils vont papoter avec André Eve, le « pape » du renouveau des roses anciennes et optent pour de la couleur, des « grimpantes », des « remontantes », des « vigoureuses et insensibles aux maladies ». Une cinquantaine de variétés au total pour une roseraie qui se voit de loin et suscite la curiosité des visiteurs. À l’instar de cette femme, adepte de « la Loire à vélo », qui a posé sa bicyclette pour visiter la roseraie au cœur de l’été 2021. Bluffée, fascinée, saisie par tant de beauté naturelle, elle a eu besoin de partager l’instant avec d’autres flâneurs. « Je ne pouvais pas garder ça pour moi. Il fallait que j’en parler avec eux, sur le vif, sans les connaître. Je voulais savoir s’ils étaient aussi émus que moi  », confiera-t-elle. Créer de l’émotion, c’est exactement ce que recherchent Maurières & Ossart quand ils imaginent un jardin, un parc, un verger… Et ça fait plus de trente ans que ça dure. Un travail, une réflexion, une approche du vert et de la verdure qu’ils viennent de ramasser, condenser, compiler dans un Manifeste du jardin émotionnel. Un « petit livre rouge » préfacé par Gilles Clément, à la fois jardinier, paysagiste, botaniste, entomologiste, biologiste, et dont la direction éditoriale a été confiée à Helena Ichbiah, à la tête du studio Ich&Kar.

© Yann Monel

Leurs « influenceurs » s’appellent Ferdinand Bac, Luis Barragán ou encore Gilles Clément…

En 240 pages, truffées d’images signées par le gratin de la photo de jardins (Yann Monel, Bruno Suet …), Maurières & Ossart nous apprennent à planter sans se planter. Mais rien à voir avec un guide de jardinage. Même si les textes parlent de terre, d’eau, de végétal et de gestes, l’ouvrage est avant tout un manifeste. Un coup de gueule, une mise au point, un pamphlet à l’heure où « la nature sauvage disparaît, l’eau devient rare et le climat change ». Mais ce n’est pas non plus une leçon de morale. Loin de là. Maurières & Ossart sont trop libres dans leur tête et dans leur mode opératoire. Ils remettent juste deux ou trois choses à leur place et prennent le temps de citer leurs « influenceurs » préférés. À savoir le créateur de jardins Ferdinand Bac, les architectes Luis Barragán, Mathias Goeritz et Geoffrey Bawa, l’architecte-paysagiste Roberto Burie Marx et re-Gilles Clément. Le tout rythmé par de petites phrases qui en disent long. Un exemple : « On ne peut être paysagiste sans être jardinier, on ne peut être jardinier sans planter son propre jardin. » Un autre pour la route : « Le jardin s’apprend avec le temps et l’apprentissage dure une éternité. Le jardinier n’est pas éternel et l’incertitude est la compagne de sa vie. Un jardin n’existe que par son jardinier. Le jardin disparaît avec son jardinier et le nouveau jardinier invente un nouveau jardin. »

© Marie Taillefer

Ils ont donné vie à une vingtaine de « jardins remarquables » accessibles au public

Ils avaient, tous les deux, des prédispositions pour une vie au vert. Arnaud Maurières a grandi dans la Vallée de Chevreuse et, à 8 ans, il avait son jardin chez ses parents. « Mon premier argent de poche, je l’ai investi dans des plantes », se souvient-il. « Mes deux grands-pères étaient jardiniers, poursuit-il. L’un par passion, à Deauville. L’autre par utilité, nécessité, pour se nourrir, près de Montauban. » Une fois son bac en poche, Arnaud Maurières a suivi des études scientifiques, « en botanique ». Et lorsqu’il a croisé la route d’ Éric Ossart, celui-ci était déjà paysagiste. « Dès que nous avons vécu ensemble, nous avons créé une pépinière et je ne suis plus jamais retourné dans mon labo », raconte encore Arnaud Maurières. La suite : entre 1991 et 2022, ils ont imaginé et donné vie à une vingtaine de « jardins remarquables » accessibles au public Et ce en France – de Blois à Menton, en passant par Paris, Orléans, Toulouse…-, mais aussi au Maroc et au Mexique, deux pays qu’ils affectionnent. Conseillés de Jack Lang, alors ministre de la Culture et maire de Blois, ils se sont aussi illustrés au festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire, dont Éric Ossart a été le « patron » de 1993 à 1997. Quant à Arnaud Maurières, on lui doit la création de l’Ecole méditerranéenne des jardins et du paysage, à Grasse.

Un « petit livre rouge » qui ne traite que du vert

L’idée du manifeste ? « Elle est venue après avoir travaillé pour un client qui pensait qu’un jardin est avant tout une question de centimètres. Or, un jardin ce n’est pas tendre des cordes et tout ajuster avec un terrassier. Un jardin ne se décide pas sur des plans », explique Arnaud Maurières. Puis, il est tombé sur « le manifeste de l’architecture émotionnelle » de Mathias Goeritz, lu pour la première fois à Mexico en septembre 1953. Il a alors commencé à écrire « des bribes de phrases ». Puis, pendant le confinement, le duo a rédigé son propre manifeste : « Ce travail s’est imposé comme une évidence, après tant d’années… » Leur « petit livre rouge », qui ne traite que du vert, est l’occasion pour les deux complices de rappeler leur omniprésence « sur le terrain » - « car on apprend tous les jours dans un jardin »-, insister sur leur façon de « faire à l’instinct, en marge de l’académique ». « Avec un jardin, il faut accepter une part d’inconnu. Il faut construire au fur et à mesure, avec une remise en question permanente. C’est l’émotion qui prend le pas sur la conception. Notre histoire, c’est travailler avec le vivant et nous ressourcer dans la nature, véritable espace de liberté. »

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Manifeste du jardin émotionnel, par Arnaud Maurières & Éric Ossart, éditions Plume de carotte, 19€

Le 5 mai 2022 à partir de 17h : présentation et signature du « manifeste » par Maurières + Ossart, à la librairie du Centre Pompidou, à Paris.