Série Instantanés, portraits de photographes avec autoportraits / épisode 2

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Il a lu toute la collection Fleuve Noir, « en SF », et tout Angélique, Marquise des anges aussi. « Parce qu’en cours, je bouquinais au fond de la classe, des livres piochés dans la bibliothèque des pions. » Olivier Coulange se souvient encore de ses années au collège de Juilly, établissement placé sous la tutelle de l’Oratoire de France. La lecture, c’était son évasion. La suite : du droit à Orléans, alors qu’il voulait faire de la philo à Tours… Mais la famille a parfois plus d’influence qu’on ne croit. Il s’ennuie sur les bancs de la fac. Alors il traîne au café. C’est là qu’il commence à parler d’appareil photo avec un copain. Mais le matériel coûte cher. « On m’a d’abord prêté un Canon T50, puis j’ai fait de l’intérim comme ouvrier dans les travaux publics – j’ai fait des routes… - et, au bout de six mois, je me suis acheté deux appareils et trois objectifs. » Une fois « équipé », Olivier Coulange postule pour une bourse « défi jeunes ». Son projet : partir en Chine pour montrer de quelle façon le pays s’ouvre au monde occidental. L’idée plaît. Il a 22 ans et se retrouve sponsorisé par la Fnac, la Société Générale ou encore Sanofi, pour sillonner la Chine « un an avant Tien An Men ». « L’AFP m’a même donné un carton de pellicules avant que je ne parte et m’a acheté des images lorsque j’étais sur place », raconte-t-il. A son retour, au bout de douze mois, il débarque à l’agence Rapho : « Là, on me dit que tout ce que j’ai fait est très mauvais et qu’il faut montrer en faisant un choix. » En sortant de chez Rapho, il met tous ses clichés rapportés de Chine « à la poubelle ». Puis, retour à la case intérim, à Orléans.

Trois ans à dormir sur un lit de camp dans un bureau de l’Armée du salut

Durant six mois, Olivier Coulange va regarder de près « le travail de beaucoup de photographes américains et celui de Depardon ». Déclic ou pas ? En tout cas, il décide de s’installer trois mois, avec son Canon, dans le foyer orléanais destiné aux sans-abri. « Ensuite, j’ai voulu savoir d’où ces gens venaient. » Alors, direction Paris, Belleville, les squats la nuit, jusqu’à la rencontre avec Denise Brigout à l’Armée du salut. Elle lui apprend l’écoute et la façon de se faire apprivoiser par ceux qui n’ont plus rien, sauf la rue, le métro, les gares, les nuits sans sommeil au Chapsa* de Nanterre … « Elle m’avait installé un lit de camp dans son bureau : j’y ai dormi pendant trois ans », confie Olivier Coulange. Son surnom chez les sans-abri : « C’était : la photo. » C’est donc l’immersion qu’il a choisie pour montrer, raconter, témoigner. Un mode opératoire qu’il va réitérer tout au long de son parcours de photographe, que ce soit dans un service de soins palliatifs ou encore auprès d’Antonin, un autiste rencontré à l’âge de 7 ans en pédopsychiatrie à l’hôpital du Puy-en-Velay et dont Olivier Coulange suit l’évolution depuis une vingtaine d’années. Ses sujets sont aux longs cours, toujours. Ce qui leur donne une force, une épaisseur, une justesse. Ce qui en fait aussi, à chaque fois, une démonstration. Si bien qu’à 28 ans, lorsqu’il décroche un rendez-vous à l’agence VU, Christian Caujolle, qui en est l’un des fondateurs, lui propose de rejoindre les rangs de « ses » photographes. « J’étais le plus jeune de l’agence », se rappelle Olivier Coulange. Il ajoute : « Caujolle m’a dit, un jour : la photo est esthétique, éthique et politique. » Ce que sont les siennes, qui ont fait l’objet d’expo, mais aussi de pleines pages dans la presse, notamment dans le Libération des années 1990 et 2000.

Il s’intéresse de près à la disparition du monde ouvrier et au sort des migrants

Depuis 2005, Olivier Coulange a quitté Paris, « pour avoir des enfants ». Il vit de nouveau à Orléans, collabore à La Croix, poursuit ses sujets aux allures de courses de fond, tel que sa série Working class hero, consacrée à la disparition du monde ouvrier. Mais il s’intéresse aussi de près au sort des migrants, dont il fait des portraits, aux vues de New York postées sur les réseaux dits « sociaux » ou encore aux arbres qu’il reforme et transforme en jouant avec des flous et autres effets de lumière. « Quand je ne fais pas de photo, je suis… bûcheron », confie-t-il avant de reprendre le TER qui va le ramener de la gare d’Austerlitz jusqu’à celle d’Orléans – TER où il a fait son autoportrait pour 1 Epok -. Il a donc appris à manier hache et tronçonneuse. Il prétend que ça le détend. Car les populations démunies, meurtries, en sursis, hantent toujours ceux qui les ont approchées : « Aujourd’hui, les sans-abri, je les regarde de loin. Je sais trop ce qu’est leur quotidien… Dans une expo où certains de leurs portraits avaient été tirés sur des bâches, à La Villette, au milieu des années 1990, je les avais déjà rendus flous sur mes images, comme un scan d’être humain. »

*Centre d'Hébergement et d'Assistance aux Personnes Sans-Abri