L’oncle d’Amérique

DSC_6520 cropIl a dit non au Who’s who, mais oui à l’annuaire. Il n’a pas son permis de conduire, mais une chaire porte son nom à l’université de Columbia. Il a un téléphone mobile old school, mais ne s’en sert jamais. Il n’a pas d’adresse mail, mais une assistante. « Je suis électroniquement illettré », reconnait-il. J’ai hésité à l’intégrer à cette série de portraits, car Jean-Marie Eveillard fait partie de ma famille. Or il n’est jamais simple de parler de ses proches. Les mettre en avant. Révéler des liens de parenté. Mais son profil a eu raison de mes doutes. Ce frère aîné de mon père a, un jour, résumé son travail, à un ami qui lui demandait en quoi consistaient ses journées, à cette phrase laconique : « je lis le journal »… Mais, revenons un peu en arrière : ancien élève du lycée Henri IV, il a fait sa prépa à Louis-le-Grand -« sinon rien », répétait mon grand-père-, avant d’intégrer HEC. Parcours classique pour un excentrique sans défaut apparent, qui aimait les jeux : le bridge, mais aussi parier, de temps en temps, sur les chevaux. C’est sans doute cette capacité à savoir prendre des risques qui l’a propulsé dans la finance. D’abord au siège de la Société Générale à Paris, à l’orée des années 1960, au Service d’organisation capitaliste -si, si, ça a existé !-. Puis, en 1968, il part pour New York, où il se voit confier le fauteuil d’adjoint de l’attaché financier de la Société Générale à Wall Street. C’est l’époque -formidable- où il lit L’Investisseur intelligent de Benjamin Graham : « une révélation », confie-t-il.

Pour répondre à « un mauvais traitement », il s’offre une page de pub dans La Tribune

Dix ans plus tard, il est nommé gérant du Sogen International Fund : un fonds qui a réalisé une performance moyenne de 15,8% par an de janvier 1979 à décembre 2004. « A ce rythme, en cinq ans, on double sa mise », commente-t-il. Son secret ? « Etre convaincu que la performance de long terme est la meilleure façon de préserver son capital ». Autrement dit : le court terme, ce n’est pas son truc. A cela s’ajoute « une analyse fine et précise du marché, afin de réduire les risques ». D’où sa lecture assidue de la presse, ses visites d’entreprises, ses rencontres avec les patrons. Il va chercher l’info là où elle se cache. Parmi ses faits d’armes : avoir répondu à « un mauvais traitement par une grande entreprise française » en s’offrant une page de pub dans La Tribune, où il avait demandé à ce que soit publié l’intégralité de son billet d’humeur. Toujours en activité -« mais réduite »- aujourd’hui, pour le compte de First Eagle Investment Management, il se rend à son bureau new-yorkais, situé sur Avenue of the Americas, en bus. Un sens de la simplicité qui se retrouve dans ses livres de chevet : la plupart sont des versions « poche ». Ou encore dans ce qu’il appelle sa « priorité », une fois arrivé dans sa maison de campagne, proche de Woodstock : « suspendre mon hamac entre deux arbres ». Ils sont nombreux à s’interroger sur ce style de vie à part. Quand d’aucuns seraient tentés de flamber leur fortune en resto, palaces, voitures de sport, îles désertes… lui, regrette la fermeture de Gargantua, rue Saint-Honoré, craque pour une boîte de Cachou Lajaunie et profite de ses venues à Paris pour se faire couper les cheveux en bas de chez lui, galerie Montpensier, dans un micro salon baptisé Très confidentiel. Dans le même temps, je sais qu’un jour mon oncle a pris l’avion juste pour venir voir comment son « petit Bonnard » avait été accroché dans un musée de la Ville de Paris.