Le début de l’histoire ressemble à une enquête policière. A moins que ce ne soit un énième épisode des aventures du Pr (Indiana) Jones. « Francis Lacloche, petit-fils de Jacques Lacloche, me commande un livre sur la maison de joaillerie liée à sa famille. Mais il n’existe aucune archive. Rien. Il faut partir de zéro, avec une maison Lacloche méconnue du grand public », raconte la journaliste Laurence Mouillefarine. Méconnue du grand public certes, mais pas des collectionneurs. Les premiers marchands d’art et autres figures de maisons de ventes prestigieuses qu’elle interroge sur le travail de Lacloche frères, puis sur celui de Jacques Lacloche, sont unanimes : le nom de Lacloche fait référence. C’est même la maison de joaillerie préférée de certains. Il n’en faut donc pas plus pour que « l’inspecteur » Mouillefarine enfile son trench, termine son whisky et commence à fouiner.

« Ils ont tout perdu au jeu »

Loelia Ponsonby, duchesse de Westminster, photographiée par Cecil Beaton en 1931 © The Cecil Beaton Studio Archive at Sotheby’s

Pourquoi ne reste-t-il aucune archive ? Parce qu’après deux décennies passées rue de la Paix, à Paris, à fournir en bijoux et parures aussi bien la reine Alexandra – épouse d’Edouard VII d’Angleterre – que le roi de Siam, le joaillier fait faillite en 1931. A qui la faute ? « Au propriétaire de la maison et surtout à ses fils, qui ont tout perdu au jeu », explique Laurence Mouillefarine. Ce n’est donc pas le krach boursier de 1929, mais le tapis vert qui va ruiner Lacloche frères. Alors que la maison rayonnait aussi bien à Paris qu’à Londres, New York, Deauville, Cannes et Nice. Nice, où un certain Louis Ferdinand Destouches (oui, Céline) était commis à l’âge de 17 ans. Fin de l’acte 1. Car l’histoire ne s’arrête pas là : « Jacques Lacloche junior – fils de l’un des frères, disparu en 1900 -, qui a travaillé dans la joaillerie familiale depuis ses 18 ans, relance une affaire à son nom », poursuit la journaliste. C’est reparti pour un tour. En 1936, l’entrepreneur loue une vitrine du Carlton à Cannes. Puis, deux ans plus tard, il ouvre une boutique place Vendôme, à Paris, et une seconde à Cannes. Le succès est immédiat. Et ça va durer une trentaine d’années. Avec une clientèle qui compte aussi bien Mlle Schiaparelli que le coiffeur Alexandre, en passant par le prince Ali Khan ou encore Rainier III, qui passera commande de plusieurs bijoux, notamment à l’occasion de son mariage avec Grace Kelly. Fin de l’acte 2.

Des bijoux à l’art contemporain et de la place Vendôme à la rue de Grenelle

Flacon de parfum lancé en 1954. Collection Francis Lacloche. © Benjamin Chelly.

 La suite : même si le joaillier a le vent en poupe, joue les avant-gardistes en créant un parfum – « dont le flacon a la forme d’une… cloche ! » -, il s’intéresse de plus en plus à l’art contemporain et au design. En 1967, Jacques Lacloche ferme sa bijouterie de la place Vendôme et fonde une galerie rue de Grenelle. Parmi ses faits d’armes : il a édité l’escalier hélicoïdal de Roger Tallon… Quel storytelling ! Oui, mais, entre-temps, en plus du livre à écrire, Laurence Mouillefarine hérite d’une exposition à monter. Mais avec quoi ? Puisqu’il n’y a aucune archive… Avec des pièces issues de collections privées. Et là, de nouveau, il faut fouiner, enquêter, remonter la filière des maisons de ventes jusqu’aux acquéreurs, voire jusqu’aux héritiers… C’est un véritable travail de fourmi qui conduit la journaliste globe-trotter sur les traces de collectionneurs domiciliés à Londres, New York, Los Angeles, Tokyo, Hong Kong… la liste est longue et l’expo vient de s’ouvrir à L’Ecole des arts joailliers de la maison Van Cleef & Arpels, rue Danielle Casanova, à Paris.

 

 

 

Les femmes incitées « à tenir leur nécessaire de beauté comme un missel »

Broche, rubis suiffés, émeraudes, diamants, émail noir et platine, 1925. LA Collection Privée. © Bonhams

« L’expo compte 74 bijoux – dont 21 pendules – et 27 prêteurs », indique Laurence Mouillefarine, qui en est donc la commissaire. C’est la première fois qu’une exposition et un ouvrage – que la journaliste a co-écrit avec la documentaliste et iconographe Véronique Ristelhueber – rendent hommage à Lacloche. Quant à la scénographie de l’installation réalisée à L’Ecole des arts joailliers, elle est signée Martin Strouk. Eclairage, vitrines et reconstitution des présentations faites lors de l’exposition des Arts décoratifs de 1925 – à partir de deux catalogues retrouvés in extremis par « l’inspecteur » Mouillefarine, chez un collectionneur new-yorkais – : tout a été pensé pour que l’on puisse observer les dentelles de diamants, étuis à cigarettes en or et émail, rubis gravés d’un bracelet, broches inspirées des quatre saisons ou autre nécessaire de beauté, imaginé pour contenir un tube de rouge à lèvres « extra plat »… Un autre monde et d’autres époques. Laurence Mouillefarine raconte que la presse du début du XXe incitait les femmes « à tenir leur nécessaire de beauté comme un missel, car c’est un objet sacré » ! « C’était les Années folles, conclut la journaliste. Les femmes avaient soudain le droit de se maquiller, sortir, s’amuser. »

 

 

Exposition Lacloche, joailliers, 1892-1967 : du 23 octobre au 20 décembre 2019 à L’Ecole des arts joailliers, avec le soutien de Van Cleef & Arpels – 31 rue Danielle Casanova, Paris 1er. Entrée libre du lundi au samedi de 12h à 19h.

Lacloche joailliers, de Laurence Mouillefarine et Véronique Ristelhueber. Editions Norma – 320 pages, 700 illustrations – 60 €