NIRVANA2Il s’appelle Roman Duvi. Grand, mince, une certaine nonchalance dans son allure et sans doute né à l’orée des années 1990, nos routes se sont croisées au comptoir du Fétiche. C’est quoi, le Fétiche ? Le bistrot, resté dans son jus, à la sortie de la station de métro Michel-Ange Auteuil -merci à la ligne 10 de relier Mabillon au sud du 16ème-. La discussion a démarré autour d’une couverture de bouquin qui ne m’inspirait pas. Mais lui, encore moins… Quelques jours plus tard, on s’est retrouvé au même endroit avec le photographe Bruno Comtesse, chanceux voisin du Fétiche. C’est là que Roman nous a parlé de son job d’illustrateur, sa virée de quatre années à New York -« j’ai quitté Paris pour suivre une fille… »-, de ses copains du lycée Montaigne, de ses années de pension à Tours et de son… premier album : Nevermind de Nirvana. Rien que le récit de l’achat du disque méritait d’ouvrir les colonnes de ce blog à ce nouveau contributeur :

« J’ai treize ans, on m’a envoyé passer une semaine de vacances à la campagne, chez mes grands-parents. À genoux devant la chaine hifi du salon, je lance la première lecture de mon tout premier album : Nevermind de Nirvana. Je l’ai acheté le matin même, dans le petit rayon musique du supermarché Mousquetaires d’Azay-le-Rideau, grâce à l’argent de poche que m’avait confié mon père pour la semaine.

Passer des sonates de Chopin aux riffs incendiaires de Kurt Cobain

A l’époque, j’avais déjà conscience qu’il aurait été vain d’essayer de convaincre mes grands-parents du séisme culturel qu’allait engendrer Nirvana sur la scène musicale de l’époque (scène qu’ils avaient de toute façon délaissée depuis bien longtemps). C’est donc plutôt bien inspiré que je leur ai épargné de passer sans transition des sonates de Chopin aux riffs incendiaires de Kurt Cobain. Il faut dire que la pochette de l’album m’avait déjà mis la puce à l’oreille quant à la profondeur du fossé culturel.

Je vais me promettre de nommer ma fille Polly

C’est donc seul et en secret, en témoin privilégié et à un volume sonore très faible, que je vais me faire asséner les premiers coups de massue de la batterie qui dynamitent le début de l’album ; me faire hypnotiser par la ligne de basse de Come as you are ; déchiffrer chaque recoin du livret et me promettre de nommer ma fille Polly en hommage au morceau éponyme. C’est après l’avoir écouté des dizaines de fois que je découvre émerveillé le morceau caché, après dix longues minutes silencieuses à la fin de l’album, devenant le destinataire exclusif d’un message crypté, délivré par mon nouveau gourou, improvisation chaotique furieuse et destruction d’instruments…

Le CD a échappé in extremis à deux ou trois vide-greniers

Aujourd’hui je n’ai pas encore d’enfants et ma grand-mère vit désormais dans une maison plus adaptée à son vieil âge. Le CD a plutôt bien résisté au temps et échappé in extremis à deux ou trois vide-greniers. Mon grand-père vient de mourir : il a rejoint Kurt Cobain au Nirvana. Une vingtaine d’années plus tôt, alors que la furie grunge de trois paumés de Seattle rugissait dans son salon, il jouait paisiblement à la crapette dans son bureau. Une vingtaine d’années plus tôt, j’étais ce petit pionnier, dont la découverte subversive allait accompagner et parfumer cet âge si précieux où l’on bascule de l’enfance à l’adolescence. Cet âge où il est enfin temps de mettre en scène sa propre vie et d’en choisir avec soin la bande-son adéquate : Smells like teen spirit ».