« Ne pas se prendre au sérieux. » C’est la première phrase qui sort de la bouche de Pierre Romanet. Comme si c’était une ligne de conduite. Un signe de reconnaissance, plus qu’un signe particulier. « Je me laisse guider par mon instinct. » Dans son boulot, comme dans sa vie perso : « On accroche ou on s’accroche. » Pas d’entre-deux pour ce drômois, « monté » à Paris à la fin des années 1980, en vue d’intégrer l’Ecole Boulle. « J’avais choisi la filière Archi d’intérieur, option Agencement, car je voulais devenir commissaire-priseur. » Sauf qu’à Boulle, il découvre l’attrait des « métiers de la nouveauté ». Un grand écart avec les meubles planqués sous des draps dans l’immense maison de sa grand-tante. Et le contraste est encore plus criant avec les bergères XVIIIe, lorsqu’il débarque à 22 ans dans l’agence de l’architecte et designer Marc Held. Il va y rester deux années. Le temps de croiser François Mitterrand, dont Held avait aménagé l’appartement privé à l’Elysée, et rencontrer « monsieur Sentou », « chez qui Held se fournissait ».

Chaises paillées, spots Erco et lampes Noguchi

Même si cinquante ans les séparent, le courant passe entre Robert Sentou et Pierre Romanet. Si bien que le premier embauche le second en 1990, pour lui confier très vite les rennes de sa société. « J’avais 25 ans, j’étais inconscient, incompétent, mais ravi à l’idée de travailler avec Charlotte Perriand. » Car Sentou a fabriqué un temps les chaises paillées de la designer. Sauf qu’une fois aux manettes, le jeune Romanet aura beau écrire à Perriand une dizaine de lettres – « toutes restées sans réponse » -, la rencontre ne se fera jamais, la designer ne souhaitant plus travailler avec Sentou. Un refus qui sert de déclic. Certes, les Perriand et Tallon font partie du patrimoine de Sentou, mais il faut aller plus loin. Mettre sa patte. Pierre Romanet mise alors sur la couleur et l’arrivée de nouveaux créateurs. Fini le showroom « vide et glacial ». Adieu l’éclairage des spots Erco. C’est l’arrivée de l’acidulé, des tonalités vives, des luminaires de papier signés Isamu Noguchi, des objets décalés des Tsé & Tsé, des textiles de Robert le héros… « Une nouvelle histoire s’est construite », raconte Pierre Romanet. Une histoire qui continue encore aujourd’hui, 70 ans après la création de l’enseigne par Robert Sentou. « Je fonctionne toujours à l’instinct et pas dans la stratégie. Quand je rapporte un textile d’Indonésie et que ça plait aux clients, c’est comme une consécration. La marge à faire sur ce tissu n’est pas mon moteur », explique Pierre Romanet. Il poursuit aussi sa quête de nouveaux talents, de designers hors des sentiers battus. « Chaque nouvel arrivant apporte sa pierre à l’édifice et donne son regard sur Sentou », dit-il. Un parti pris qui séduit, « y compris certains clients fidèles depuis l’époque de monsieur Sentou ».

Instagram, cirque, magiciens et expert-comptable

Longtemps chouchou de la presse déco, Pierre Romanet s’amuse désormais avec Instagram, qu’il voit comme « un nouvel outil de travail » et de communication. Sans cesse en vadrouille et toujours en éveil, à la question « que faites-vous dans la vie ? », il répond : « Je suis directeur de cirque. Un cirque sédentaire avec des acrobates, des magiciens, des fauves, des dompteurs… Nous faisons une représentation tous les jours sous nos chapiteaux. » Et quand l’amuseur redevient sérieux – sans, bien sûr, se prendre au sérieux… -, il confie : « Je dirige une petite entreprise de 25 personnes et dans une même journée, je peux contacter un artisan installé au fin fond du Vietnam, être DRH ou encore filer à la banque pour un rendez-vous avec mon expert-comptable. »

Exposition « Les 70 ans de Sentou », jusqu’au 29 décembre 2017 au showroom Sentou Bastille : 14 rue Moreau, 75012 Paris.