Femme de presse et complice de Jean-Louis Servan-Schreiber, dans la vie comme durant une dizaine d’années à la tête de Psychologies magazine puis de Clés, elle fêtera ses 74 ans en décembre. Perla Servan-Schreiber vient de publier Ce que la vie m’a appris (Flammarion), un livre qui sort de l’ordinaire tant par son propos – un regard pertinent sur une société où « l’urgent est devenu normal » – que par son format – carré – et les thèmes abordés – de l’ego au couple, en passant par l’argent, les vacances ou la cuisine -. Parole donnée à cette « apprentie de la vie », qui a dansé sur Bill Haley et préfère la flânerie au selfie.

1 Epok : Comment est né Ce que la vie m’a appris ?

Perla Servan-Schreiber : De ma collaboration avec le site My Little Paris, où Fany et Amandine m’ont demandé d’imaginer avec elles des vidéos d’une minute, pour raconter certaines de mes expériences de vie. Des éditeurs m’ont ensuite sollicitée pour en faire un livre.

1 Epok : Quels liens établissez-vous entre vos « expériences de vie » et le quotidien des trentenaires d’aujourd’hui, qui surfent sur des sites comme My Little Paris ?

Perla Servan-Schreiber : En 2017, les trentenaires ont deux obsessions : comment ralentir et comment vivre un amour durable ? Comment ralentir avec un portable à la main non stop, c’est difficile. Tout comme se projeter dans une vie à deux, lorsque romantique et numérique font bon ménage. Si bien que mes jeunes amies, Fany et Amandine, me demandent de transmettre mes expériences, sans doute parce que j’arrive à me détacher du smartphone et parce que je vis avec la même personne depuis une trentaine d’années. Les femmes trentenaires pensent qu’elles peuvent changer les gens. Or cette aventure est perdue d’avance. Aimer, c’est aimer quelqu’un tel qu’il est et savoir rire de ce qui vous agace chez cette personne. Un couple qui dure, c’est l’aventure humaine la plus périlleuse qui soit. J’aime cette citation de Rilke : « Il faut se tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. »

1 Epok : Vous êtes dans une logique de transmission…

Perla Servan-Schreiber : Fany et Amandine m’ont élue comme si j’étais leur grand-mère ! Quant à la transmission, j’aime transmettre en effet. C’est d’ailleurs ce que l’on fait dans les journaux… et j’ai moi-même passé quarante ans dans la presse magazine.

« Aujourd’hui, tout est à partager, alors que peu de choses se transmettent… »

1 Epok : Vous consacrez un chapitre au selfie, que vous traduisez par « égoportrait ». Pourquoi ce choix ?

Perla Servan-Schreiber : Je me suis intéressée à ce phénomène du selfie comme de nombreux sociologues l’ont fait avant moi. L’arrivée du smartphone a déclenché un nouveau comportement et une addiction au selfie. Tout le monde s’y prête, même le président de la République. Le mot magique du moment c’est « partager ». Aujourd’hui, tout est à partager, alors que peu de choses se transmettent…

1 Epok : La flânerie vous inspire. Est-ce votre sport préféré ?

Perla Servan-Schreiber : Flâner, c’est ma façon de me recharger. Ce que les trentenaires ne savent pas faire. Pour se recharger, ils se donnent des défis de plus en plus difficiles à affronter… Flâner, c’est l’opposé. C’est faire un pas de côté, dix minutes ou dix jours. C’est le moyen de retrouver de la fraîcheur, des idées, du calme.

1 Epok : Là, nous sommes loin de « l’instant » et de « l’éphémère », deux mots clés dans le mode de vie des trentenaires…

Perla Servan-Schreiber : L’urgent est devenu normal. On demande à des gens de boucler un dossier en un après-midi, entre 14h et 18h. Je n’ai jamais vu ça de ma vie… Cela crée un stress incroyable. Une montée d’adrénaline. Pour une résultat qui est rarement de qualité. Mais c’est devenu une façon de fonctionner. Le progrès est passé par là : progrès dans le numérique et aussi dans la science. Aujourd’hui, certaines trentenaires font congeler leurs ovocytes, quand d’autres choisissent un homme sur deux critères : il sera un bon père et un bon ex-mari. On ne se projette plus dans la durée.

1 Epok : Dans le chapitre intitulé Le blues du dimanche soir, vous proposez d’échapper à ce coup de mou en préparant des spaghettis. Dimanche dernier, à quoi étaient vos pâtes ?

Perla Servan-Schreiber : …à la sauce tomate et au basilic !

1 Epok : Regrettez-vous votre rêve de petite fille : devenir danseuse ?

Perla Servan-Schreiber : (rires)… pas du tout ! J’ai fait suffisamment de danse classique, quand j’étais jeune, pour comprendre la dose de douleur et de souffrance qu’il fallait endurer pour sortir du lot. Je n’avais pas cette détermination pour devenir une danseuse célèbre. Dans ma vie, j’ai fait et je continue de faire ce que j’aime. Je n’ai pas le fantasme de la vedette.