Sa fille aînée, Marie, a eu 18 ans, son bac S avec mention « très bien » et une place à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Pour marquer son entrée dans l’âge adulte et le départ du domicile familial, sa mère, la romancière et essayiste Cécilia Dutter, lui a écrit une série de lettres. Celles-ci sont consignées dans le livre A toi, ma fille (Cerf), qui vient de sortir en librairie. Nous avons rencontré l’auteur dans sa maison voisine du parc Montsouris, à Paris. L’occasion de savoir ce qu’elle souhaite transmettre à la jeune Marie quand elle lui parle de « carpe diem », Gérard de Nerval, philosophie, religion, sexualité, attentats, vie, mort…

1 Epok : Pourquoi écrire à sa fille quand on l’a vue tous les jours, ou presque, pendant dix-huit ans ?

Cécilia Dutter : J’ai ressenti comme une urgence. Cette urgence de transmettre quelque chose lorsque son enfant – ou l’un de ses enfants – quitte la maison.

1 Epok : Qu’est-ce qui vous a plu dans cet exercice littéraire ?

Cécilia Dutter : Je n’ai pas voulu donner de conseils à ma fille aînée, mais plutôt poser le regard d’une femme sur la vie. Livrer une sorte de vérité. Ma vérité. Où j’incite Marie à aller au-delà de la seule sécurité matérielle.

1 Epok : Ce livre est-il comme une longue carte postale de la société en 2016 ?

Cécilia Dutter : Il y a de ça. Le texte est, en effet, ramassé sur une année dans une vie, où je parle aussi bien de bonheur que de sexualité, pilule, IVG, mort, religion, foi… : les grandes fêtes catholiques rythment d’ailleurs l’ouvrage. Mais il ne faut pas se méprendre : ce ne sont que des repères. Je ne plaque aucun chemin dogmatique. J’évoque simplement les valeurs humanistes universelles. Et quand ma fille s’interroge si l’on peut vivre sans mari et sans enfant au 21e siècle, je lui renvoie cette question : la construction d’un couple n’est-elle pas la véritable aventure d’aujourd’hui ?

1 Epok : Votre fille a lu l’ouvrage avant ou après sa publication ?

Cécilia Dutter : Elle l’a découvert lorsqu’il est arrivé en librairie.

1 Epok : Qu’en a-t-elle pensé ?

Cécilia Dutter : Elle a été émue, touchée, fière aussi je pense. Le plus drôle est que le livre circule désormais dans les couloirs de l’EPFL. Certaines de ses copines l’ont même déjà acheté et lu.

1 Epok : Comment auriez-vous réagi si votre mère vous avait écrit, par livre interposé, lorsque vous aviez 18 ans ?

Cécilia Dutter : J’ai toujours eu beaucoup de discussions avec ma mère. Car elle fait preuve d’une grande ouverture d’esprit. Elle ne juge pas. En fait, je me dis plutôt que si j’ai pu écrire ce livre, c’est parce que ma mère a eu avec moi cette liberté de parole.

1 Epok : Dans votre ouvrage, vous incitez votre fille à ne pas hésiter, parfois, à «  nager en solitaire ». Dans le même temps, vous en profitez pour égratigner le milieu littéraire parisien avec quelques anecdotes croustillantes sur des comportements peu confraternels…

Cécilia Dutter : Evoquer ces anecdotes m’a soulagée. Et encore, je n’ai pas tout dit…

1 Epok : Quel est le message principal que vous faites passer à votre fille dans ce livre ?

Cécilia Dutter : Je l’invite à rester la plus proche de qui elle est vraiment, pour construire son bonheur. Je crois, en effet, qu’il faut partir de ce que l’on est pour aller vers les autres.

1 Epok : Et la politique dans tout ça ? A quelques jours du premier tour de la présidentielle, avez-vous discuté programmes et candidats avec Marie ?

Cécilia Dutter : La politique, ce n’est pas que mettre un bulletin dans une urne. Dans cet ouvrage, tous les grands enjeux de société que j’aborde ne sont que… politiques.

Cécilia Dutter sera le 9 mai à 20h30, au 1er étage du Café de la Mairie, place Saint-Sulpice, Paris 6e, dans le cadre des « Mardis littéraires de Jean-Lou Guérin ».